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L'étranger 

Il est minuit. Je marche en silence. Cette nuit a un goût de fer, je ne vais nulle part, je ne m'en viens pas de quelque part d'ailleurs. J'ai froid, je referme mon imper. La pluie qui tombe est glacée, elle pénètre ma peau comme l'acier. Ce soir je ne rentre pas chez moi. Ce soir je ne passe pas au coin du quartier, je ne dépasse pas la boulangerie close depuis des heures. Je ne m'engouffre pas dans le silence du bitume au repos. Je ne m'avance pas sous les arcades de béton. Il y a ce parc sans éclairage, ce banc isolé, ce besoin de délivrance. Assis je médite ma solitude, prostituée asservie enfin ouverte à mes envies. Courte jouissance, quelqu'un près de moi s'est assis. Je ne l'ai pas entendu venir, je ne l'ai pas senti s'approcher, j'aurais du prendre peur, éventuellement... Un chuintement perle de sa silhouette, on dirait qu'il chouine, on dirait qu'il couine. J'aurais du rattraper ma solitude qui s'en allait sur ses escarpins écarlates, sa jupe trop courte arrondissant ses formes ... J'aurais du ... J'ai du m'assoupir je ne me souviens plus quand il a commencé à me parler. J'ai du m'endormir, je ne me souviens plus quand il a commencé à me toiser. Son visage était grisâtre, comme de la cendre qui aurait trop tôt refroidit, une odeur âcre, un mélange de mégot, d’ammoniaque, de salmonelle... même si je sais pas ce que ça sent, la salmonelle. Comme une odeur de morgue, de fleur fanée, de triste noce... Ses yeux se glissaient dans les miens, comme des orvets malsain. Il me parlait de terreur, de vermines grouillantes, de moisissures qui se développent dans les coins sombres, les nuits humides. Ai je vraiment senti sa langue se glisser quelque part entre mon col et mon cou ? Où est ce que je vacille ? il y a une odeur de combustion. Il me fixe à présent, il semble furieux, il semble hilare. Il me dit que je ne vaux rien, il me dit qu'il ne vaut pas mieux. Je ne comprends pas. Mais si je pouvais j'aurais pitié. Le voilà qui se plaint, je l'entends gémir le monde, blêmir sans fin. Il me dit qu'à trop bien enseigner, il leur à tout appris, et qu'il ne sait plus rien. Le voilà qui sanglote, je l'entends qui tremblote, crachote enfin. Il me prends la main, il me glisse à l'oreille, ses espoirs débordés, ses fantasmes parfaitement réalisés. Quand l'idée de vomir me vient. Quand l'idée de partir à moi se souvient. Il m'agrippe déjà trop bien. Mais je voulais juste... ne pas rentrer chez moi. Impérieusement, il élève la voix, il s'agite, il se convulse, il s'exaspère, il vocifère. Le voilà qu'il prie l'Enfer... Et dans ma bouche, toujours ce goût de fer. Il se traite de fou, il se congratule d'être dément, il parle de son empire, il parle de sa croisade. Il pleure sa gloire, il grince ses canines humides. Que devient, me confie-t-il, un monarque qui n'a plus rien à conquérir. Au pied de sabot, il s'élève du monde, il me cite ses princes, ses ombres, ses tyrans, ses pantins. Je me fige, je réalise. Moi qui voulais juste... ne pas rentrer chez moi. Mais que fais je là assis, à côté de l'étranger, à côté du vieil ennemi, comme si nous étions de vieux amis, à le consoler de la cuite d'une ivresse trop grande. Il se gausse de ses pestes, de ses pandémies, du peuples immenses des bactéries. Il écarte ses bras vers la nocturne, il me fait un sermon, il me jure sa religion. Je tremble, j'hésite, je palpite. Mes yeux se ferment. Sur le coin du quartier, sur la boulangerie close à cette heure de la nuit, sur le bitume au repos, sur les arcades figées dans leur béton ... Mes yeux se ferment. Sur ce chez moi que je ne voulais plus voir, sur ce chez moi où elle m'attends. Mais s'ils s'ouvrent, c'est sa grimace que je vois, son haleine que je respire, son rictus qui me blesse, il se moque, me sombre. Je sais qu'il ne me reste plus rien. Il a déjà tout. A sa bouche goulue je ne suis qu'un verre de vin. Et à la lie il me boit. Je crois bien que dans ce parc sans éclairage, sur ce banc isolé, je me débats contre une ombre, contre une universelle folie, contre un visage trop proche du mien. Et si la Faucheuse m'avait entendue, elle m'aurait sûrement fauchée. Et si son Autre était passé, il m'aurait sûrement sauvé. Seulement, après le passage de l'Etranger, je n'ai su que... rentrer chez toi. Dans le silence du quotidien, le Diable pleure encore en moi.

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