Soleil d'ailleurs

08.10.2017

 

 

Ils sont arrivés un matin de janvier. La cour, éclaboussée par la lumière piquante de l'hiver, leur a ouvert le portail en fer. Ils étaient massés les uns contre les autres, plus effrayés qu'effrayants. Pourtant, la stupeur a dévalé dans les gorges, sous les cils écarquillés, à l'intérieur des manteaux chauds et colorés. Les enfants ont cessé leurs cris et leurs jeux. Les grands ont mis des points de suspension à leurs conversations.

 

Ils sont venus se ranger sans bruit devant l'école. On pouvait voir leurs petites mains qui se serraient fort à celles de leur voisin. On sentait presque l'odeur du sel sur leur joue. Avec un peu d'attention, on aurait pu cueillir quelques grammes de poussière au coin de leurs lèvres. Mais surtout, ce qui laissait le cœur dans le vide c'était tout ce que l'on ne pouvait pas voir.

 

Ces enfants-là n'étaient pas comme les autres. Vivants et agités. Indisciplinés et bruyants, ou s'ils l'avaient été, c'était sous d'autres cieux, en d'autres temps. Ils étaient là immobiles et sombres. Si sombres.

 

Des ombres figées. Pas de couleurs, pas de petites joues rosies par le froid, pas de bottines à pois, pas de cartable fraise des bois. Juste des silhouettes noires qui semblaient avoir surgi du béton et de la nuit.

 

Ils se tenaient droits, comme une parenthèse à la vie. Maladroitement, les adultes les rangeaient dans des classes, leur montrait des porte-manteaux, des petits bureaux, de la peinture et des pinceaux.

 

De loin en loin, on voyait quelques bobines dépasser d'un bout de fenêtre ou d'un coin de mur, curieuses de lire une expression sur ces petites têtes sans visage.

 

Les jours se sont enfilés sur le grand collier du temps. Une perle rouge, une bleue et trois vertes peut-être.

 

Dans la cour de récréation, parfois les enfants ombres se mélangent, jouent aux billes ou à la corde à sauter avec les autres. Mais plus souvent, on les retrouve massés en groupe de trois ou quatre, accroupis devant une flaque d'eau, un bout de vitre, un miroir de poche. Silencieux, ils touchent du doigt leurs contours et retiennent leur souffle.

 

Parfois, des messieurs à l'air sérieux viennent frapper à la porte des petites classes. Et repartent avec un ou deux d'entre eux au bout de leur bras, pour les ramener avant la récré du goûter. Toujours dans un silence gêné, sans rien montrer.  Encore moins que s'ils étaient eux-même des bouts de ténèbres déchirés.

 

Puis, il y a eu ce matin-là, sans qu'on comprenne bien pourquoi. Ils se sont tous levés, et sont partis main dans la main dans le long couloir. Certains disent qu'ils ont même entendu un rire, des murmures, et le début d'une chanson. Mais personne ne pourrait le jurer. Non vraiment personne.

 

Le nez collé à la fenêtre, tous les petits ont regardé leurs étranges copains d'une saison s'en aller par le chemin. Pas bien loin de l'horizon, un drôle de soleil brillait.

 

Il avait la couleur d'une grosse pastille à la menthe avec des éclats de mandarine dedans. Et, en rasant la plaine de sa langue colorée, il a englouti les ombres qui courraient vers lui. Une à une.

 

Dans le couloir, on trouve parfois, parmi les dessins collés sur les murs, quelques bonshommes tout noirs qui dansent sous un soleil vert-orange.

 

Pour se souvenir.

 

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