Histoires courtes de Noël ( Défis des membres Accro aux livres )

12.25.2017

 

Cédric soupire.

 

Il repousse devant lui son cours de biologie. Le chapitre sur la parthénogenèse lui donne une sensation de malaise. Dans son studio parisien, il regarde la pluie dégouliner sur l'unique fenêtre de sa pièce à vivre.

Ce soir, c'est le 24 décembre. Sa famille n'a pas assez pour lui payer le train, alors ce sera son premier réveillon tout seul.  Il pose la tête sur ses bras croisés. Comme quand il était petit et que les cours devenaient trop compliqués pour lui.

 

Il est plutôt content de lui d'avoir quand même réussi à avoir le niveau pour son cursus. Il a même décroché une bourse d'études. Sa mère avait les yeux tellement brillants d'émotion quand il lui a annoncé.

 

Un léger sourire se dessine  sur son visage. Toute à l'heure, il les appellera. Évidemment. Mais, ça ne sera pas pareil.

Il essaye de se souvenir de son tout premier cadeau de Noël, du moins, celui dont il a la première mémoire.  L'ambiance était chaleureuse. Son père sentait le tabac à pipe et sa mère le jasmin. Il y avait un seul paquet coloré au pied d'un sapin clignotant d'amour.

 

Le gros ruban jaune était difficile à défaire, et ses doigts glissaient d'excitation sur le papier à pois verts.

Il a l'impression d'entendre encore son cri de joie en découvrant le contenu de l'énorme boite en carton.

Un magnifique diplodocus. Son coup immense tendu vers les yeux ébahis de Cédric. Une larme coule sur la joue de l'étudiant.

 

Après tout, n'est-ce pas la faute de ce dinosaure en plastique qu'il planche cette matière aujourd'hui avec ferveur ? Son premier cadeau de Noël résonne pour lui ce soir comme celui de toute une vie.

Il se redresse. S'étire. Reprend son stabilo, et le coeur léger, continue à travailler.

 

 

 

 

Géraldine rentrait chez elle. La nuit était froide, mais sans plus. Pour un 24 décembre, on pouvait même dire que c’était un peu tiédasse. Elle passa devant les vitrines des magasins encore ouverts à cette heure tardive afin d’attraper les derniers chalands inconscients qui n’avaient pas fini leurs cadeaux. Elle eut un petit sourire teinté d’ironie en voyant des promotions exceptionnelles de 80 % sur de pauvres sapins qui ne trouveront sans aucun doute aucun foyer à temps.

 

Quelle connerie ces fêtes.

 

Faut dire qu’y avait longtemps que la magie était éventée pour elle. Ses parents étaient inexistants, ou presque, quelque part à l’autre bout du monde en train de se faire dorer la pilule. Elle aurait peut-être un texto vers minuit, et encore, s’ils pensaient au décalage horaire. Le principe de petit copain était un truc qu’elle tentait plutôt soigneusement d’éviter. Et son cercle d’amis s’était pas mal réduit depuis qu’elle avait déménagé pour ce nouveau poste.

 

Bref, ça finirait surement avec une soirée pizza et une connerie de show télévisé bien mièvre, qu’elle se passera juste pour se moquer un peu de l’humanité. Parfois, ça soulage.

 

Elle tourna au coin de la rue et s’engouffra dans l'avenue plus sombre qui menait à son immeuble. Quelques poubelles et cartons étaient déjà sortis, probablement histoire d’avoir un living présentable pour le réveillon. Tous ces déchets inutiles. Elle en était malade rien que d’y penser.

 

Pressant le pas, elle se renfrogna, la tête un peu rentrée dans les épaules, quand un bruit figea son élan.

Elle tendit l’oreille. Cela eut lieu à nouveau. Un très léger cri, faible, une plainte. Retenant son souffle, elle tenta de deviner d’où cela provenait. Le silence s’abattit sur elle. En apnée, elle se mit à souhaiter ardemment que cela se reproduise, encore.  

 

Alors, qu’elle s’apprêtait à abandonner, elle l’entendit enfin, tout près d’elle. Elle bouscula un tas de cartons et de sacs poubelles. Une minuscule boule de poil se pelotonnait contre un simple bout de tissu. Elle s’accroupit pour le prendre en coupe dans ses mains. Le porta jusqu’à son visage, et dans un souffle attendri, elle murmura :

 

– Hey, joyeux Noël, petit chat...

 

 

 

 

Ce que je trouve incroyable avec toi, c’est que tu arbores toujours ce même sourire que lorsque nous avions quatre ans. Je me souviens encore de ta tête de petite blonde, tes tresses à moitié défaites, ton regard plein de fougue. Tu savais déjà rendre complètement dingues les maîtresses juste avec ton incapacité à rester en place et à obéir.

 

En fait, ça n’a jamais vraiment changé ça. Plus on veut t’empêcher, plus tu fais quand même, n’est ce pas Émilie ?

 

Quand est-ce que tu as senti que je ne souhaitais pas ouvrir mon cœur ? Quand as-tu décidé que je refusais la joie ? Qu’est-ce qui t’a mis sur la piste pour que tu débarques dans mes sentiments comme un chien dans un jeu de quilles ?

 

Alors, voilà, je suis en train d’allumer les chandelles sur la table que tu as dressée. Je jette un œil au sapin loufoque que tu as décoré en une demi-heure à peine débarquée les bras chargés de paquets dans mon deux pièces. Depuis que tu t’es engouffrée dans la cuisine, ça sent déjà si bon.

 

Je souris, comme un con, Émilie. C’est ça ta magie. Au grand partage des dons, on t’a destiné celui d’éclairer les gens de l’intérieur.

 

Je t’aime, Émilie.

 

Tellement.

 

 

 

 

Jaqueline est en larme. Les mains serrées autour du plat de la dinde. Elle regarde les gouttes dégouliner dans la sauce et faire des auréoles dans le gras. Elle est tombée assise quand elle a appris.

 

Le sapin, en toute indifférence, s’illumine au rythme de ses sanglots. Elle avait commencé à débarrasser les assiettes et les verres vides, les serviettes immaculées. Il ne viendra pas. Même pas un coup de fil, pas non plus de message sur le répondeur. Juste un texto sur l’écran de son mobile.

 

Elle est dépitée. Elle y a tellement cru. Des jours et des nuits à discuter sur le net. Des échanges drôles, doux, intimes. Elle pensait vraiment qu’il était le bon. Qu’enfin elle ne serait plus seule à Noël.

 

– Au moins, il se fourrera pas la dinde, lâche-t-elle à haute voix.

 

Un hoquet. Elle renifle un coup et se met à éclater de rire. Elle en fait une belle de dinde quand même. Elle lève les yeux sur sa décoration impeccable, pense même à sa petite culotte en dentelle. Elle se marre de plus en plus fort. La volaille tressaute dans le plat d’argenté. Jacqueline attrape la fourchette de service et plante la bestiole pour en arracher un morceau de chair. Elle l’engouffre dans sa bouche tout en déglutissant la sauce. Elle plisse les yeux en avalant l’ensemble.

 

– Bah tu sais pas ce que tu rates mon gars !

 

 

 

Jérémy vient de dévaler l’escalier. Son pyjama rayé laisse passer la fraîcheur du rez-de-chaussée, et dans sa précipitation il a même oublié d’enfiler ses chaussons lorsqu’il court sur le carrelage blanc du grand living. Ses cris et son enthousiasme ont tiré ses parents de leur chambre, qui descendent souriants et quelque peu ébouriffés des bras de Morphée.

 

– Il est passé ! Il est passé ! clame-t-il.

 

Il tourne autour du sapin, furète à quatre pattes entre les paquets.

 

– Il a pris ma carte ! Et mes clémentines ! Il a bu le lait !

 

Son père rigole un peu. Maman met un petit coup de coude dans les côtes de l’indiscret.

 

–Maman, il a pris la jolie carte avec Amour écrit dessus, tu te souviens ? Celle qu’on a choisie ! Tu crois qu’il a tout lu ? Tu penses que je vais avoir ce que j'ai demandé ?

 

–Peut-être mon chéri, peut-être... ouvre donc tes cadeaux.

 

Jeremy fronce les sourcils, il tape même du pied une fois :

 

–Mais, Maman ! ça se met pas dans un paquet ce que j’ai demandé !!

 

– Je sais, je sais mon coeur, mais il y aura peut-être un message du Père Noël dans l’un d’eux...

 

Papa s’agenouille et tend un premier présent au petit bonhomme. Il l’ouvre sans conviction. Puis, bon, quand même ils sont chouettes ces légos, le chien animé aussi, puis cette voiture télécommandée a vraiment fière allure.

 

Il a presque réussi à penser à autre chose, mais quand les jouets ont presque tous été déshabillés de leurs vêtements colorés, il reste les bras ballants, l’œil qui commence à devenir humide. Alors, sa maman lui tend une petite enveloppe blanche qui avait glissé sur le sol.

 

– Ohh Maman, regarde, la même carte que celle que j’ai offerte au père Noël, avec A... M...O...U... R.... oui AMOUR ! Pareil !

 

Les doigts du garçonnet l'ouvre, fixe longuement ce qui est écrit, tente de déchiffrer, c’est difficile. Il tend l'objet de son dépit à ses parents.

 

La voix de papa résonne dans la pièce :

 

– Cher Jérémy,

J’ai bien eu ta lettre de Noël, j’ai cru comprendre que tu voulais que je t’amène un petit frère ou une petite sœur. Tu sais, je n’ai pas tout à fait le pouvoir de faire ces choses-là, mais j’ai discuté avec tes parents, et je crois qu’ils ont une bonne nouvelle pour toi. Par contre, il est possible que tes jolis jouets, de temps en temps, tu partages.

Je t’embrasse bien fort,

Père Noël.

 

Les grands yeux de Jérémy s’écarquillent. Il regarde son papa, puis sa maman, puis les mains de sa maman en train de caresser son ventre... et il se jette dans les bras de ses parents, des larmes plein les yeux.

 

 

 

 

Jane n’est pas précisément en train de réveillonner sagement avec ses beaux parents comme elle l’avait pourtant spécifié à papa et maman.

 

En réalité, elle a plutôt la tête enfoncée dans un oreiller, ses dents serrées sur le coton de la taie ont du mal à empêcher ses cris de jouissance de passer le mur du son. Elle agrippe de ses poings le bord d’un lit qui tangue plus dangereusement qu’au beau milieu d’un cyclone. Au rang des séismes, cette levrette est sérieusement en train de péter des scores de malade. 

 

La musique déferle à fond dans la chambre et se répercute sur leurs corps en sueur. Là, tout de suite, il devrait penser à la demander en mariage, au vu du nombre de oui qu’elle a envie de hurler à la seconde, il serait à peu près sur de son coup. Et quel coup...

 

Lorsqu’il décide enfin de lui offrir un répit, elle est secouée de tellement de frissons, qu’elle se laisse déporter par un dernier orgasme, comme ça, à vide, juste pour la gloire.

 

Elle sait qu’il la regarde. Même pas avec fierté en plus cet idiot, juste content pour elle, pour eux. Il est comme ça. Il est tellement parfait que ça ne devrait pas être autorisé. Elle soupire une dernière fois de plaisir, avant de se redresser.

 

– Toi ! Je vais me venger !

 

– Oh noooon nooon noooon ! Pitié ! supplie-t-il en riant tandis qu’elle tente de se jeter sur lui pour lui infliger une fellation.

 

Ils se chamaillent un moment sur les draps trempés de sueurs et d’eux. S’enlacent. S’embrassent.

 

– Joyeux Noël, ma belle.

 

– Noël joyeux, chéri...

 

Les yeux se ferment. Ils devraient être calmes au moins bien une heure ou deux. Au plus...

 

 

 

 

Sheryl a claqué la porte de sa voiture une fois bien installée sur son siège. Elle accroche son Kiki préféré au rétroviseur. Le petit singe en peluche semble lui faire un clin d’œil.

 

Sa valise est chargée à l’arrière, elle a même eu le temps de jeter une bouteille de coca à moitié bue et quelques clémentines dans l’espace passager.

 

L’aube est encore bleutée pour ce matin de Noël. Elle démarre en douceur sur les graviers qui recouvre le sol devant le pavillon parental.

 

Sheryl, aujourd’hui, elle se casse ! Elle va voir la Mer, elle va trouver la liberté, pour la trousser sur une plage de sable. Sheryl, son cadeau en cette fin décembre, c’est de dire adieu à tout ça. Son job de serveuse de merde, ses parents qui s’engueulent du matin au soir, ses amis qui se rappellent qu’elle existe que quand ils sont sur la béquille.

 

Tout ça, c’est terminé !

 

La voiture quitte le petit bourg endormi, elle fait un bref au revoir au panneau de fin de ville.

 

Arrivederci... et joyeux Noël, bande de cons !

 

 

 

Épanorthose.

 

Redresser.

 

Remettre droit.

 

Expression plus frappante. Plus énergique.

 

Elle réfléchit. C’est son dernier texte de décembre. Elle regarde un peu absente les pages lumineuses de son écran. Redresser et mettre droit, quand on écoute du Chris Issac, ça n'évoque pas forcément de la correction de copie au feutre rouge.

 

Pas vraiment non.

 

Elle cherche. Elle ferme les yeux. Implore des visions. Elle l’aime bien celle de la maîtresse en tailleur qui défait son chignon. Elle sent un truc opiacé. La tête un peu ivre, elle longe ses cuisses, son corsage. Qu’elle est sévère cette femme. Ou pas. Basculée sur un lit, elle donne quoi ? C’est joli.

 

Allumer une lampe, l’éteindre.  Étaler du jour à la fenêtre, l’étreindre. Épingler des étoiles dans le ciel. Les détacher. La regarder alanguie. Une main qui se caresse. Le temps qui glisse entre les draps.

 

Prendre le bon angle. Ajuster.

 

Mettre droit ? Ou pas.

 

Elle sourit. Ce texte ne rime à rien, mais quand même, si, c’est joli.

 

Elle pense à Laura. Peut-être que ça lui plaira... et pourquoi pas ?

 

Sans un bruit, quitter la pièce. Derrière elle, un soupir.

 

 

Clémentine regarde par la fenêtre le jardin blanchi d’hiver. Le cabanon de bois construit jadis par son grand-père trône au milieu du paysage. De part et d’autre de sa silhouette trapue, elle déroule sa contemplation jusqu’à la plaine.

 

Son pull glisse de ses épaules, un peu de la fraîcheur de l’aube enveloppe sa nuque et s’immisce délicieusement dans les interstices de son chignon remonté à la va-vite au levé. Clémentine soupire.

 

Les fêtes étaient merveilleuses. Toute la famille était réunie, et cela n’est pas si fréquent, éparpillés qu’ils sont aujourd’hui de par le monde. Pourtant, il manquait quelqu’un, et ce petit vide la dépeuplait.

 

Un courageux merle sautille dans la neige, laissant derrière lui de minuscules traces. Des jeux d’enfants lui remontent dans le cœur. Ses mains ramènent instinctivement les mailles plus haut sur son corps. Elle le sent, le froid de l’absence.

 

 Les paupières mi-closes, elle tente de se remémorer les détails, un parfum, le contact d’une étreinte. Un craquement de branche la fait sursauter. Une silhouette familière vient d’apparaitre près du portail.

 

Elle étouffe un cri de stupeur emmêlé de joie, se lève à en basculer sa chaise et se précipite dehors. Ses cheveux ont pris la liberté de renier leur attache. Le merle s’envole d’étonnement lorsqu’elle se jette enfin dans les bras de Stan.

 

– Doux Noël, Princesse.

 

Murmure tant espéré.

 

 

 

"Oh mon gars, j'ai trop le seum. Le reveillon d'hier chez Ram's c'était trop le DAHOUA... enfin le dawah quoi. J'étais pas encore dans la place qu'ils étaient déjà tous bourrés. Y'en avait même qui avait déjà vomi dans l'entrée. Sérieux, j'ai voulu rouler une pelle à une meuf, rien que de respirer son haleine, j'avais déjà la gueule de bois. L'année prochaine, je me fais un ciné, ça m'évitera de me niquer le foie !"

 

 

Début.

Chargement du protocole.

Analyses des clusters.

Figuration de l'humanité.

Nettoyage des fichiers inutiles.

Effacement de l'humanité.

Mise en veille.

Fin.

 

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