L'Aparté

03.04.2018

 

 

Une histoire interactive à épisodes mise en place sur le groupe "Accro aux livres"

Épisode un :

 

 

Quelque chose leur avait échappé. Là, sur la moquette épaisse de cet appartement cosy. Un morceau de raison, un reste de lucidité, ou bien juste un reliquat d’inhibition. Ils ne se souvenaient plus.

 

La fin de soirée leur semblait tellement loin et tellement floue ce matin.

 

Céline les avait laissés un peu avant minuit, bousculée par une urgence qui vous arrache parfois aux petites joies simples d’un moment entre amis.

 

Ils avaient bu pour passer le temps. Parlé musique, histoire, littérature et photographie. Giovanni était volubile, légèrement enivré peut-être. Frédéric, pas tout à fait un grand bavard de nature, s’était étonné à se confier un peu, voire même beaucoup à cet italien avenant et enthousiaste de tout, d’être là, d’être vivant, de respirer en somme.

 

Ils en étaient venus à sortir le matériel photo du taciturne barbu. Cela devait parler focal, mise au point, et profondeur de champ, quelque chose dans le goût. Un truc technique. Presque mécanique. On se rapproche souvent sans trop s’en apercevoir dans ce genre de conversation passionnée. Il y a besoin de montrer des choses, faire des prises de vue, ajuster des détails. Et Giovanni sentait bon. Étrangement bon. Il avait aussi cette espèce de douceur dans le visage, cette tendresse un peu amusée de tout. Frédéric a dû faire des photos de portrait. L’autre a dû faire le zouave, pour rire. Retirer des fringues. Pour rire. Se foutre à poil, pour la frime. Pour rire… juste pour rire.

 

Et, ils n’avaient rien vu venir. Ni l’un ni l’autre. Un simple glissement. Un effleurement peut-être pour attraper l’appareil et regarder le résultat. Un peu de chahutage. Un scénario classique, presque cliché. Sans jeu de mots…

 

Ils avaient fini cette histoire, blottis l’un contre l’autre sur le canapé, comme des gamins après avoir vidé sans vraiment en prendre conscience et le pot de confiture et toute la boite de gâteaux.

 

L’aube s’était jetée sur eux avec sa tronche de vampire agacé. Elle leur avait craché sa lumière froide et blanche à la gueule.

 

« C’est pas de l’amour, c’est juste sexuel » tentaient-ils de se rassurer, l’air perturbé, entre deux gorgées de café amer.

 

Giovanni était sur le point de partir, fallait mettre du large sur tout ça. Il a hésité un instant de trop avant de franchir le seuil. De ces secondes qui passent au ralenti et font tout basculer à nouveau.

 

Dans l’encadrement, enlacés encore une fois, bouche contre bouche, cœur à cœur.

 

 

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Ils s'étreignirent longuement dans l'entrée

 

Fred dirigea son ami vers la chambre

 

Épisode deux :

 

 

Ils s'étreignirent longuement dans l'entrée. Un soupir escalada la gorge de Frédéric.

 

– Viens, on sort.

 

Giovanni suivit le mouvement. Quelques minutes plus tard, ils étaient posés à une terrasse au soleil timide d’avril. Le ciel traînait quelques traces de l’hiver sur sa joue bleutée. Il y avait des pigeons qui se pinaillaient des miettes.

 

Une bière pour le grand barbu. Un café serré devant l’italien. Et du silence. Beaucoup de silence.

 

Les yeux dans le vague, chacun tenta de trier leurs pensées dans des petits tiroirs, mais ça résista, ça déborda, ça implosa de l’intérieur. Et ils n'y pouvaient rien.

 

C’est finalement, les lèvres de Giovanni qui se glissèrent à fleur de non-dits pour oser quelque chose d’audible :

 

– On fait quoi maintenant ?

 

Un regard sombre se déporta jusqu’à lui. Si à ses yeux, c’était un peu troublant, pour son vis-à-vis ça avait un goût d’apocalypse.

 

– fais chier, grommelle Fred.

 

À nouveau, plus un mot. L’amertume du café. L’acre de la bière. Le brouhaha de la ville qui se réveillait. La danse des passants. Le temps qui s’estompait jusqu’à s’arrêter.

 

Giovanni joua avec la dosette de sucre qu’il n’avait pas ouverte. Petit tic nerveux. Sa gorge devenait de plus en plus sèche. Il réclama un verre d’eau au serveur. Se surprit à regarder et comparer mentalement le cul de ce dernier avec celui de son impromptu amant. Tressaillit. Décidément, il ne s’attendait pas à tout cela lorsque son épouse chérie les avait quittés brusquement la veille.

 

Le visage de Céline flotta quelques instants devant son esprit emmêlé. Il sentit bien que son affection était intacte pour elle. Alors, quoi ?

 

Est-ce que c’était le côté impossible ? Ou bien ce plaisir de bousculer Fred, ce monolithe, au-dessus du vide des sentiments à son corps défendant ? En avait-il juste simplement envie ? Curiosité ? Désir ? Les deux ?

 

Finalement, Fred sortit de son mutisme :

 

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– On mange un truc ?

 

– Et toi, tu veux faire quoi ?

 

 

 

 

 

Épisode trois :

 

– On mange un truc ?

 

Giovanni leva un sourcil, presque amusé. Quelques minutes plus tard, Fred s’envoyait une planche de charcuterie pendant que lui se contentait d’un croissant beurre. S’il s’y était connu un peu en musique, il aurait perçu la voix rugueuse de Dylan qui crachait son phrasé sur les ondes de la radio du café. C’était sans doute grâce à sa parfaite ignorance de ce genre de détail qu’il avait du mal à décrypter la nervosité de plus en plus grandissante de son ami. Sa surprise fut donc totale quand ce dernier l’enchaîna dans un brutal flot de paroles. Une longue confidence à la fois fascinante, hypnotisante, et troublante.

 

Il y avait des bribes d’enfance, des pans branlants d’une adolescence à vif, quelques miettes de vie de couple agonisante à l’angle du trottoir des « c’est bien dommage, mais c’est comme ça ». Il y avait des heures d’errances blotties la tronche entre les seins de la solitude, quand tu éjacules les idées à bout de masturbation incomplète. Et des pirouettes dans le vide. Des pirouettes. Dans le vide.

 

Plusieurs heures, des tasses de café, des verres de bière et des assiettes de croque-monsieur plus tard, le barbu referma sa bouche avec le fracas d’une grotte qui s’effondre.

 

Giovanni le considéra un long moment, si immobile et vulnérable, encore plus nu qu’à l’aube de cet étrange matin. Là. Devant lui.

 

Il paya la dernière consommation. Se leva. Attrapa la main de Fred et puis tout bas :

 

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– Marchons un peu.

 

– Allez, on rentre chez toi.

 

 

Épisode quatre :

 

– Marchons un peu.

 

Ils se détachèrent de la terrasse de café après avoir payé. Quelques volatiles floufloutérent de mécontentement. Pas plus. Pas moins.

 

À quelques kilomètres de là, Céline était en train de crier.

 

C’était un cri charmant. Légèrement modulé. Quelque chose de l’ordre d’un crépitement de joie. Un chant désarticulé. Vibrant. Et cette prouesse vocale était la conséquence d’une blonde et ravissante cause.

 

Manifestement, l’extrême urgence de la douce et souriante épouse de Giovanni semblait se trouver dans les draps frais, rose poudré, de ce petit hôtel de province. Cette insoutenable obligation glissait une langue joueuse et tatillonante à l’ombre d’un plaisir que Céline n’était plus en mesure de contenir.

 

L’air mutin du printemps s’engouffrait en goulées lumineuses par la fenêtre ouverte sur le jardin. L’endroit était charmant. Secret. Discret. Elles étaient remontées après le petit déjeuner, le sourire complice de n’avoir pas assez dormi, mais d’en ressentir aucune lassitude.

 

Lorsqu’elle avait reçu la proposition de Marie-Claire, elle avait fait le choix de planter là, époux et ami, pour convoler en secret avec sa tendre et sensuelle complice. Elles en parlaient depuis des mois, n’arrivaient pas à se décider. Était-ce l’énergie particulière de l’équinoxe ? L’alignement des étoiles ? L’envie de goûter ce fruit juteux et délicieux d’une escapade pas tout à fait autorisée. Un léger pas de côté. En toute amitié. À peine une griffure à la surface lisse de son amour conjugal intact. Car il n’était pas vraiment possible de ne plus aimer Giovanni. Elle le savait.

 

Même si sa complice était tout de même fort douée, à lui en faire oublier à ce moment jusqu’à son patronyme.

 

Elle supplia, dans un éclat de rire :

 

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– Encore !

 

– Stop… j’en peux plus...

 

Épisode cinq :

 

– Encore !

 

Marie-Claire, esquissant un sourire, poursuivit son œuvre avec application.

 

À des lieux de cette scène sensuelle, les silhouettes de Fred et Giovanni arpentaient les berges d’un cours d’eau. Des joggeurs les croisèrent, rythmant le silence épais de leurs respirations sportives. Quelques piafs vinrent s’aventurer ça et là entre les interstices de leur retenue. Giovanni avait une furieuse envie de sortir une connerie. Un truc léger dont il avait le secret. Quelque chose d’idiot pour qu’ils puissent simplement retrouver un second souffle à cette matinée qui s’enfonçait dans le malaise.

 

– Sincèrement, ça pourrait être pire… tenta-t-il.

 

Fred lui jeta un regard interrogateur.

 

– Bah ouais… tu aurais pu être un mauvais coup en plus, acheva l’italien, le sourire torve.

 

Une mine stupéfaite accueillit sa déclaration. Les broussailles des sourcils de Fred se soulevèrent comme pour prendre leur élan. Giovanni serra un peu la mâchoire. Il allait peut-être bien se manger une mandale de bûcheron dans la tronche pour toute récompense. Quelque chose de l’ordre du hoquet secoua la poitrine du barbu, et finalement un énorme éclat de rire s’accompagna d’un vif :

 

– Putain, ce que tu peux être con…

 

Les muscles des épaules se relâchèrent, la tension retomba lentement, presque palpable dans l’air. Mission accomplie.

 

– Misère, tu pourrais au moins dire que je suis une bête au pieu. Je suis blessé, là ! fit semblant de se plaindre l’astucieux Giovanni.

 

Ils échangèrent un moment sur le thème, dédramatisant enfin cette nuit étrange venue cueillir quelque chose d’inattendu en eux. Le dossier allait se refermer. Forcément… Ce n’était qu’un aparté. Rien de plus qu’un aparté.

 

Giovanni prit alors conscience qu’il avait oublié son cellulaire chez son ami.

 

– On devrait rentrer, j'aimerais voir si Céline m’a laissé un message...

 

Fred acquiesça et ils prirent le chemin du retour. Peut-être pour ne pas être en reste, de sa voix caverneuse, il crut bon d’ajouter :

 

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– Elle a pas trop mal choisi, la petite, t’es plutôt bien foutu…

 

 

– Elle a bien du courage, la petite, t’es vraiment un chieur...

 

– Elle a bien du courage, la petite, t’es vraiment un chieur, même si tu es plutôt bien foutu !

 

 

Episode 6 :

 

– Elle a bien du courage, la petite, t’es vraiment un chieur, même si tu es plutôt bien foutu !

 

La mâchoire de Giovanni se crispa. Le barbu, à qui cela n’avait pas échappé, titilla le point faible.

 

– Inquiet de savoir où s’est barrée ta brune ?

 

Un haussement d’épaules lui répondit. Un pas soudain pressé. C’était presque imperceptible.

 

– Tu serais quand même gonflé de lui en vouloir après…

 

Étrangement, quand on essaye de faire chier le monde, faut vérifier que ce qu’on va dire ne nous met pas dedans. Fred, un peu trop prompt à bousculer Giovanni, se sentit subitement fort couillon. Le malaise leur tomba dessus dans la foulée. En silence, ils rentrèrent dans le deux pièces du célibataire endurci. Sans mauvais jeu de mots.

 

La porte à peine claquée, Fred s’attendait à voir son ami prendre son téléphone portable et vérifier que son épouse lui avait bien laissé de quoi le rassurer. À la place, il se retrouva face à un Giovanni, l’air rogue, qui lui assena :

 

– Alors comme ça, je suis bien foutu ?

 

– Ouais, mais chieur aussi, plus que bien foutu à bien y regarder... se faufila un Fred qui cherchait à garder de sa superbe.

 

– Ah oui ! Vraiment ?

 

Fred aurait probablement trouvé de quoi répondre à cet adverbe, mais il n’avait pas tout à fait prévu d’être plaqué contre le mur. Par réflexe, il ferma les yeux, s’attendant à recevoir un coup. Non qu’il avait peur de Giovanni, mais s’il lui en retournait une, il prenait le risque de l’envoyer illico aux urgences. Et, dans le principe, ça le faisait un peu chier. Il savait être un trou du cul, mais il aimait à se raconter qu’il restait un ami plutôt fiable.

 

– Tu crois tout connaître de moi. Avoir tout analysé. Tu penses que ton œil d’artiste peut faire le tour de la question et embrasser toute la vie d’un être humain, aussi simplement que ça. Ce n’est pas parce que tu arrives à enfermer un peu de l’âme des gens dans tes boîtiers plastiques que tu as tout compris de ma vie ou même de celle de Céline. Tu n’as aucune idée de ce que c’est que de ressentir à nos places. À elle. À moi. N’imagine surtout pas qu’en effleurant à peine les gens tu en estimes la profondeur. Tu ne sais rien.

 

Un peu assommé par le monologue, Fred entrouvrit les paupières. Les yeux de Giovanni grondaient un orage d’une violence inouïe. Le photographe en lui n’avait effectivement jamais eu autant souhaité prendre le cliché d’une expression aussi intense. Il n’avait aucune idée de ce qu’il avait déclenché, mais sans comprendre pourquoi, il avait envie d’en être le témoin privilégié. Cela le fascinait, tant et tant. La rage cessa brutalement. Ils se trouvaient tous les deux dans l’œil du cyclone. Cet endroit rempli de vide, favorable à toutes sortes de chutes. Giovanni fit alors quelque chose de tout à fait inattendu. Il attrapa la carrure de bûcheron par le col et avec une belle intensité envoya valdinguer tout le barda dans la chambre. Fred réceptionna son corps, tous membres ballants sur son matelas heureusement pas trop élimé par le temps.

 

– Il va te montrer de quoi il est capable le chieur, espèce de grand connard !

 

– Tu me sembles bien remonté mon petit italien, mais attention, à faire des promesses… s’efforça de moquer un Fred qui en menait moins large qu’il ne voulait.

 

Il ne put en rajouter. La bouche de Giovanni le fit taire de force, l’explorant d’un baiser fulgurant, au goût de métalique. Si les choses continuaient ainsi, il s’agirait plus d’une joute que d’un ébat. À son cœur défendant, il n’était pas sûr d’être pleinement hostile à l’idée.

 

Des vêtements qui s’arrachent des peaux, quelques gestes qui tiennent plus de la lutte, et des rauques échanges de soupirs. Les draps qui perdent de leurs plis, et contre la fenêtre un soleil qui se tape le front pour mieux éclairer des corps dénudés. À midi, c’était presque fini. Mais comme aucun des deux ne voulait abandonner…

 

 

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cela dura jusqu’au goûter.

 

cela reprit force sous la pluie d’une douche brûlante.

 

Episode 7 :

 

Mais comme aucun des deux ne voulait abandonner, cela reprit force sous la pluie d’une douche brûlante.

 

Terminé les approximations, les tâtonnements et la maladresse des toutes premières fois. Forger les avait rendus sacrément forgerons et leurs corps se pliaient à la chaleur de leurs étreintes. Lames incandescentes érigées sous la mousson continue qui tombait du pommeau arrimé au-dessus d'eux. Chevelures collées d'eau et de sueur. Mains qui ne s'égarent plus, doigts qui tracent la route vers des sentiers déjà découverts. Des soupirs. Des gémissements. Dans leurs yeux, un peu de rage de leur plaisir. Un peu d'orage de leurs élans. Revanche sur revanche. Ils s'extirpent de la salle d'eau quand cette dernière est devenue glacée. Et encore, il aura fallu le temps qu'ils le réalisent.

 

À présent, humides, nus, presque épuisés, mais pas assez, ils tournent et joutent à nouveau. Le salon les enveloppe dans ses bras de cuir et de tapis épais. Sur la table basse, un appareil photo abandonné de la veille. Giovanni le premier l'attrape. Les clichés défilent, s’immiscent dans leurs jeux érotiques. S'aventurent sur des courbes, des creux, des verges, le sillon de leurs fesses. L'objectif, sans pudeur, met en lumière chaque parcelle de leurs ébats. Dans l'émoi presque irréel d'une fin de journée crépusculaire. Entre chien et loup. À la discrétion de leurs corps arc-boutés.

 

La nuit, subtile, se faufile entre leurs jambes. Ils se sont hissés jusqu'à la chambre, cachés sous la couette épaisse. Les caresses se sont fait murmures. Un vague ressac d'un océan enfin satisfait de son ultime tempête. Le ventre plein de voiliers échoués sur les hauts-fonds de ses désirs. Un dernier baiser, puis, non, encore un. Des paupières lourdes. Des corps lestés de plomb. Le matelas les avale mollement, sans un bruit.

 

Le très discret cliquètement de la porte d'entrée ne saurait les réveiller. La silhouette de Céline se dessine dans l'encadrement. Elle reste un instant étonnée. Puis, subjuguée. Enfin, un rire monte dans sa gorge. Une sorte d'évidence qui lui réchauffe le coeur et cherche à hurler de joie. Elle parvient à la contenir dans un solaire sourire. Elle lâche très doucement son sac. Observe les deux garçons alanguis, apaisés. Ses doigts défont la robe posée à même sa peau couverte de nocturne fraîcheur. Elle vient se glisser ainsi, tout contre eux deux. Giovanni, depuis ses rêves, l'enveloppe de ses bras. La main de Fred s'égare sur sa cuisse. Et le sommeil les emporte là où les réveils ne posent aucune question.

 

 

-Fin-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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