Vidéo I

Espace blanc flou et blafard, brouillard qu'on ajuste. Le haut d'une silhouette qui se dessine dans le focus. L'image saute un peu, tourne vers la droite, puis vers la gauche. Acquiesce de haut en bas.

Le visage se précise, et parle sans que le son ne parvienne. Un dernier geste d'excuse, une poignée de secondes, le temps d'un ultime réglage.

 

"C'est bon ? vous m'entendez là ?"

 

L'image est nette et le son plutôt chaud. Un homme d'une trentaine d'années vous regarde avec un sourire tranquille, les cheveux attachés en arrière, a priori mi-longs. 
 

Le front dégagé, les yeux clairs.

 

"Je m'appelle Aaron, Aaron Thaniel".

 

Il hésite un peu, ses lèvres forment une expression à la fois amusée et gênée.

 

"Voilà, je suis un Jedi."

 

Il ne peut pas s'empêcher d'étouffer un rire. Il se tourne légèrement sur le côté et murmure :

 

"Nan, mais je ne peux pas dire des trucs pareils..."

 

Une pause, une respiration et puis...

 

"Bon, non, pas tout à fait. C'était juste pour vous faire une idée du machin en fait. En gros, ça a commencé, il y a deux semaines... "

 

Léger froncement de sourcil, petit effort pour se souvenir.

 

"Je crois qu'y avait un événement de type super lune rouge, une histoire d'éclipse, je sais pas trop, j'ai vu ça passer sur le Net sans faire très attention".

 

Consultation d'un écran portable, une minute de recherche, et un sourire satisfait.

 

"Ouais c'est ça, une éclipse lunaire. Donc cette nuit-là, j'étais tranquillement dans mon canapé, je matais la rediff d'un vieux film."

 

Expression embarrassée.

 

"Oui bon j'ai pas une vie très passionnante, je vous l'accorde, enfin... je n'avais pas. Bref. Je me suis sûrement un peu assoupi. À mon réveil, tous les objets de l'appartement flottaient autour de moi."

 

Regard appuyé, visage qui se rapproche, ton de confidence.

 

"Tous ! Ils lévitaient tous autour de moi ! De la table basse à la télécommande, de la lampe au chat sur son plaid. Le living entier était en apesanteur".

 

Léger moment de respiration. Expression indéchiffrable.

"Je vous raconte pas la surprise et la panique aussi. Forcément ça n'a pas tenu, et blam ! tout est retombé en vrac par terre, en réveillant le chat qui a moyennement apprécié d'ailleurs... Bon, je me doute que ça fait un peu léger pour déclarer que je suis un Jedi, à la limite j'ai juste rêvé ou halluciné, c'est ça que vous vous dites. Franchement, moi c'est ce que je me dirais à votre place. Et puis techniquement c'est aussi ce que j'ai cru sur le coup. J’ai éteint la télé, et je suis allé me coucher en pensant que tout ça, c'était dans ma tête."

 

Relâchement des épaules, reprise de souffle.

 

"Finalement, le lendemain, j'ai failli marcher sur la boite à pizza à moitié pleine renversée au milieu du salon, et j'ai pu constater que le reste du bordel était bien présent. J'ai envisagé de consulter pour somnambulisme. Le chat me regardait de travers. Et j'étais en retard pour le travail.

Une fois là-bas, tout aurait dû être à peu près normal, j'étais devant mon poste, je traitais mes données dans mon coin, mes interactions sociales devaient se limiter globalement au réfectoire et à quelques échanges sans suite avec les collègues. Je me suis donc installé en pilote automatique face à mon écran, et j'ai attendu que ça passe."

 

Grimace ennuyée. Léger grattement du crâne.

 

"Bon, au final j'ai eu beaucoup de mal à me concentrer, parce que j'étais rempli de pensées. Mais des pensées qui n'étaient pas les miennes. Des choses comme "Je dois rappeler Bernard pour lui dire que c'est fini entre nous". Je ne connaissais pas de Bernard, et j'avais rien à finir avec... un Bernard. Ou encore "Ma mère me gonfle, je dois réussir à lui dire que c'est ma vie ! MA VIE !” Bon en l'occurrence la mienne de mère, elle est morte, elle a donc l'avantage immense de pas avoir le pouvoir de me gonfler. "Ce petit con me cherche, il glande rien devant son ordinateur, il se croit intelligent parce qu'il comprend mieux l'informatique que moi, mais je vais lui montrer que c'est moi le directeur général !" Bon, si j'étais directeur général de quoi que ce soit, je serais pas planté à traiter des données devant le même écran depuis cinq ans. Et le temps que je pense ça, le directeur général était effectivement face à moi, avec le rictus habituel qui m'annonce les journées de merde. Alors... je me suis lancé."

 

Rire nerveux, et sourire sincère.

 

"Quitte à me trouver dans une ambiance de film fantastique, je risquais pas grand-chose, si ce n'est avoir l'air aussi ridicule que d'habitude. Je lève donc la tête, je regarde le directeur général droit dans les yeux et je lui déclare "Je ne suis pas l'informaticien que vous cherchez". Je sens quelques collègues qui pouffent derrière moi. Mais à ma grande surprise, le gars répète un peu hypnotisé "Vous n'êtes pas l'informaticien que je cherche". Je me dis qu'il s'est acheté un sens de l'humour pendant le week-end... mais non il tourne les talons et repart façon automate mal réglé de l'open space. Gros brouhaha derrière moi, quelques gars viennent à mon bureau pour me demander comment j'ai pu monter un gag pareil avec le boss. Je hausse les épaules, assez gêné... Je ne sais absolument pas ce qu'il vient de se passer. Je reste le divertissement du jour jusqu'à l'heure de la quille. Et je rentre chez moi en mode hagard."

 

Air sérieux. Petit geste d'incompréhension.

 

"Bon, je vais pas vous détailler les deux dernières semaines, mais en gros, c'est devenu quelque chose d'assez concret."

 

Regard concentré. Flottement d'un crayon dans le champ de vision, puis d'un mug. Expression intimidée. Les objets retombent doucement hors caméra.

 

"Donc voilà, je suis un jedi. Est-ce que je suis tout seul ? Est-ce qu'y a des gens dont c'est le cas depuis longtemps ? Est-ce que je dois être formé ? Est-ce que je risque de sombrer dans le côté obscur parce que j'ai fait danser la polka à mon directeur au milieu de l'open space hier après-midi ?"

 

Léger fou rire. Relâchement du visage. Regard brillant.

 

"Sérieusement... si quelqu'un comprend quelque chose, je veux bien qu'on m'explique... Surtout que réceptionner toutes les pensées superficielles des gens, c'est assez fatigant. Et puis, peut-être que je suis censé faire quelque chose d'utile de tout ça, vous voyez quoi... genre sauver le monde... Non que je souhaite être un super héros".

 

Silence entendu.

 

"Ouais si... ça doit être cool quand même. Mais je sais pas du tout contrôler tout ça. Avant de réussir à soulever et reposer un mug correctement, j'en ai cassé au moins une vingtaine et mon chat m'évite comme la peste.

 

Bon, je dois y aller. J'espère que si quelqu'un comprend ce que je suis en train de vivre... il pourra m'expliquer..."

 

Petit sourire ennuyé. Bras tendu vers l'écran. Grand noir.

 
Vidéos

Vidéo II

Grésillement. L'écran s'agite, on perçoit un bout de plafond, un coin de pièce, puis finalement le visage familier apparaît bien trop près. Un pincement de lèvres, un dernier ajustement, et le cadrage est enfin bon ! 

" Euh... Salut à tous". Moment d'hésitation, yeux légèrement écarquillés.

"Je suis un peu intimidé, vous avez été super nombreux à commenter. Je voudrais déjà remercier tous ceux qui m'ont donné des pistes scientifiques. C'est super intéressant..."

Petite pause. 

"J'ai essayé de confronter ce que je vivais à vos idées, ça semble quand même pas mal dépasser l'entendement... Mais je continue à chercher".

Léger sourire, expression d'embarras.

" Merci aussi pour vos commentaires enthousiastes et vos encouragements, c'est 
vraiment sympa. Je sais pas bien ce que je vais faire de tout ça... mais c'est bon de se sentir soutenu ".

Une ombre semble planer quelques secondes dans les yeux, la mâchoire se serre un peu. 

"Je comprends les sceptiques, j'en ferais sûrement partie à votre place. Je vous assure que je ne truque pas ces vidéos, même si évidemment ce n'est que ma parole, donc pas grand-chose au final. Pourtant, j'aimerais assez qu'on évite de monter dans les insultes... Je ne suis pas certain que le phénomène le mérite."

Toussotement. Une respiration un peu plus longue. Un léger rire.

" Et merci pour toutes les blagues sur Stars Wars... je suis ravi d'avoir autant de pères parmi vous ! "

Le visage fixe un instant la caméra, les yeux se ferment quelques secondes. Puis s'ouvrent et semblent regarder un peu au loin.

"Je suppose que vous avez envie de savoir si ça a continué, et si j'ai vécu des expériences nouvelles ".

Respiration profonde.

"Pour être franc, je crois que j'aurai préféré que ça cesse. Les choses sont vraiment devenues étranges."

Doigts qui massent l'arête du nez, raclement de gorge.

"Je vous ai déjà dit comme c'est difficile d'entendre les pensées des gens. Imaginez à un grand repas de famille ce que ça peut donner."

Déglutition. Verre d'eau porté à la bouche.

"Je vais avoir beaucoup de mal à revoir toutes ces personnes. Il y en a pas un... pas un..."

Les yeux fixent l'écran avec un air vraiment dépassé.

"Pas un seul qui n'ait un truc horrible à se reprocher...".

Long silence.

"Pas même mon père."

Léger tic nerveux. Soupir.

"Je ne sais pas très bien ce que je vais faire, je crois que j'aurais besoin de me barrer assez loin. Peut-être que si je vais là où on parle une autre langue, je ne comprendrais plus rien. Cela ne deviendra, j'espère, plus qu'un bruit de fond... j'apprendrais à m'en accommoder... je suppose."

Mince sourire.

"Par contre, hier j'ai découvert que je pouvais faire des petites choses positives. Des trucs pas très importants hein... mais ça m'a fait du bien."

Il montre la photo d'un chien affichée sur son portable.

"C'est Kiki, le caniche de la voisine. Un abruti lui a foncé dedans avec son scoot. Le train arrière totalement HS le pauvre..."

S'approche doucement comme sur le ton de la confidence.

"Eh bien... juste quelques caresses un peu appuyées sur les blessures, et il repartait comme si de rien n’était... c'est fou, non ?"

Légère inflexion des sourcils.

"Vous pensez que je devrais proposer mon aide ?"

Un bruit résonne au loin, comme des coups sur une porte.

"Ah... je dois vous laisser. Prenez soin de vous... et ne réfléchissez pas trop. S'il vous plaît..."

Visage qui se rapproche. Déclic. Écran noir.

 

Vidéo III

Le visage d'Aaron apparait brusquement dans le rectangle de la vidéo. Il a les yeux rouges de quelqu'un qui a pleuré, ses cheveux sont à moitié défaits de son habituel catogan. Sa lèvre inférieure tremble.

"Je... je vais devoir partir."

Il déglutit.

"C'était mon père qui venait me voir. Il était juste passé pour déposer un truc. Juste ça..."

Il se frotte les yeux d'un geste crispé.

"Il me parlait et pendant ce temps ses pensées me percutaient. J'entendais tout ! À quel point j'étais qu'un raté pour lui, que je tenais ça forcément de ma mère... Qu'il aurait vraiment dû me faire avec sa maîtresse de l'époque plutôt qu'avec cette pauvre paumée... et... et..."

Souffle coupé, les mains qui couvrent le visage. Longue respiration.

"J'étais tellement ébranlé, tellement en colère, que j'ai mis quelques secondes avant de réaliser qu'il commençait à suffoquer devant moi. Il avait une sorte d'attaque bizarre, et moi je le regardais, à la fois dévasté et totalement dépassé."

Reniflement. 

"J'ai essayé de respirer pour comprendre ce qu'il se passait, ce qu'il était en train de nous arriver à lui et moi. Et plus je remontais à la surface, plus il semblait lui-même retrouver son souffle."

Les poings crispés sur les tempes. Longue pause.

"J'ai failli tuer mon père... Vous vous rendez compte ?"

Froncement des sourcils.

"Même si c'est un vrai salopard, je veux pas devenir un putain de criminel. Je viens de commander mon billet pour New Delhi, là-bas ils m'aideront peut-être avec leurs conneries de temple et leurs prières... je sais pas... je m'en fous mais je dois me casser d'ici".

Une dernière respiration plus profonde.

"Je tenterai de vous tenir au courant..."

Sourire triste. Geste vers l'écran. Noir.

 

Vidéo IV

L'écran tremblote et laisse apparaître une forte lumière et des contours floutés par le mouvement. Finalement cela se stabilise un peu pendant que le son arrive haché par des bourrasques de vent faisant crachoter la voix.

"Salut !"

Le visage est un peu plus bronzé. Les cheveux sont attachés de façon assez approximative. Un débardeur ample qui tient déjà bien trop chaud à son propriétaire.

"Je suis en Inde depuis un mois maintenant. J'ai vraiment eu du mal à m'acclimater au début".

Sourire un peu gêné. 

"Je suis tombé malade, comme le touriste que je suis, voyez..."

Petit regard en coin. Longue respiration.

"Mais... ça valait la peine... regardez ! "

L'écran se tourne pour montrer un paysage verdoyant à perte de vue, éclaboussé par un soleil liquoreux.

"C'est plus calme dans ma tête ici, je sais pas si c'est la chaleur ou le fait que je pige pas l'hindi..."

Froncement de sourcil.

"Bien sûr, j'ai reçu plein de messages et d'appel de ma famille, et surtout de mon père, qui n'accepte pas que je sois parti comme un voleur après son attaque."

Légère crispation des lèvres.

"Cet abruti n'a toujours pas compris que je m'efforçais juste de ne pas le tuer..."

L'écran sautille un peu, pendant qu'Aaron reprend contenance.

"Enfin, j'ai rendez-vous dans un temple un peu particulier cet après-midi. On m'a dit que c'était bien pour les gens comme moi. Les gens un peu perdus. J'espère que ce n'est pas juste un piège à c..."

Sourire franc.

"Enfin, un attrape nigaud quoi..."

Légère hésitation dans le regard.

"J'ai vu vos commentaires, ça m'a vraiment pas mal aidé vous savez. Je vous promets de vous tenir au courant."

Un bruit sourd se fait entendre en arrière plan.

"Oh merde !"

Le visage d'Aaron s'écarquille de terreur. Le téléphone se brouille et semble être abandonné à même le sol. On entend des cris au loin. Après un long moment à observer un ciel bleu vide, la vidéo tombe dans le noir.

 

Vidéo V

Écran flou, mouvement, brouhaha. Une scène se précise au loin. Des hurlements en langue étrangère fusent de partout. Assez gutturaux et inquiets. La personne qui tient son téléphone portable pour filmer tremble un peu, on l'entend avoir le souffle court et crier de temps en temps. C'est, semble-t-il, un homme.

Aaron apparaît dans l'angle de vue, bien droit et concentré devant un bus bondé, basculé en partie dans le vide. Certains passagers tentent de sortir malgré les avertissements furieux et terrifiés du conducteur. 

Après un temps de confusion, une femme hurle de surprise. Le véhicule se soulève en dépit des lois de la pesanteur. Quelques personnes qui se trouvaient accrochées à l'extérieur s'agrippent en braillant. Le vidéaste improvisé essaye de se déplacer pour filmer le visage du blanc qui a tendu son bras vers le ciel, comme pour indiquer une direction au car de campagne. Ce dernier s'ébroue dans un grincement métallique angoissant puis se soulève encore, à la manière d'un gros bourdon. 

Une crispation à mi-chemin entre la douleur et l'effort extrême s'étale sur le visage d'Aaron, de la sueur perle sur son front. Finalement, dans un bruit mat, l'habitacle massif retombe sur la route poussiéreuse. Des enfants déboulent par les ouvertures pour se ruer sur le jeune homme qui s'est effondré, les deux genoux au sol. 

Le propriétaire du téléphone rentre dans le champ de la caméra pour former une expression de surprise et de joie, la bouche arrondie et les yeux pétillants. 

La vidéo s'éteint sur ses doigts pointés en V pendant qu'il accroche les épaules d'un Aaron totalement abasourdi. 

 

Vidéo VI

Écran très sombre. Silhouette dessinée à grand coup de contre jour. Une lucarne est allumée presque artificiellement par le zénith brûlant de l'extérieur. Voix diffuse, un peu plus rauque, presque sèche. 

"Je suis ici depuis l'accident".

Un simple murmure.

"Je dois me cacher".

Respiration tendue.

"Ils sont devenus fous. Certains ont voulu m'enfermer dans un temple pour me diviniser".

Rire mécanique et nerveux.

"D'autres, me tuer. Pour eux, je serais un démon."

Long silence.

"Vous pensez que je suis ça ? Un démon ?"

Tonalité presque implorante.

Le bruit d'une porte que l'on heurte discrètement. La silhouette semble se figer. Des gonds qui s'ouvrent, quelques murmures, deux, trois mots d'anglais qui s'échappent sans précision. Le claquement léger du chambranle qui se referme.

"Dans la folie ambiante, quelques locaux plus lucides, reconnaissants de ce que j'ai fait pour leur famille, m'apportent de quoi survivre"

La voix est grave, triste, bouleversée.

"Ils vont tenter de m'évacuer par avion. Ils ont réussi à m'avoir un billet pour un vol de nuit avec l'argent que je leur ai donné. J'espère que c'est vrai... J'espère que ce n'est pas un piège..."

Un long soupir côtoyant presque un sanglot retenu se fait entendre.

"J'ai peur..."

La vidéo se coupe tandis qu'on perçoit des tambourinements à la porte.

 

Vidéo VII

Un visage d'homme très maquillé s'agite dans l'écran, il parle fort, les sourcils froncés. De larges traits jaunâtres et rouges lui bardent les joues et le nez. Il semble très excité, un mélange de colère et de passion qui lui donne un regard fou. Ses cheveux sont enfermés dans turban tombant jusque sur son front. De la sueur perle en sillonnant l'épaisse peinture qui lui couvre la face.

Dans un dernier geste rageur, il détourne sa caméra pour montrer ce qu'il se passe derrière lui. On aperçoit Aaron ligoté serré qui se tord de douleur. Bâillonné, on entend ses cris silencieux déglutir de ses yeux terrifiés. 

Un gigantesque bûcher paraît avoir été monté pour l'accueillir. Des fanatiques lui tournent autour en le flagellant brutalement de verges en bois cinglantes. 

Des spasmes animent le jeune homme qui s'enfonce peu à peu dans l'horreur. Lorsque le seuil fatidique de la panique mélangée à la souffrance atteint son paroxysme, la caméra s'avance jusqu'à lui, vicieuse et malsaine, pour récolter les dernières bribes de sadisme. 

Quelque chose d'étonnant vient fissurer la situation. Aaron relève le front et, devant l'objet inquisiteur, étire un sourire las, frêle, à peine esquissé, mais d'une infinie tristesse.

Les hommes autour de lui se figent soudain. Certains tombent lourdement, inconscients.

On entend la voix gutturale et énervée de celui qui filme proférer ce qui ressemble à des insultes crachées en chapelet. 

Les yeux d'Aaron se révulsent lentement et la caméra se jette sur le sol pour embrasser sa mort mécanique.

 

Vidéo VIII

Le visage d’une jeune femme blonde remplit tout l’écran de son sourire. Elle a quelques taches de rousseurs sur sa peau blanche. Ses cheveux sont retenus dans leur pagaille joyeuse par quelques tissus bariolés enroulés sur eux-mêmes. 

« Bonjour à tous ! Je suis avec Marc ». 

Elle détourne la caméra pour montrer un homme à l’expression joviale, à la barbe hirsute et aux yeux pétillants. 

« Comme promis, on est parti en Inde à la recherche d’Aaron. On a enfin trouvé une piste. Pour que vous ne ratiez rien, je vais laisser tourner la vidéo. » 

Elle éclate d’un rire mélangé d’excitation et d’enfance acidulée.

La voix de Marc prend le relais hors champ.

« Les villageois nous ont parlé d’un ermite qui médite de longues heures tout là-haut ». 

La caméra suit le mouvement et indique un piton rocheux sur les flancs de ce qui semble être l’Himalaya au printemps. 

On accompagne les deux voyageurs au rythme de leur souffle et du balancement de leurs larges sacs à dos. De temps en temps, ils font une pause, vérifient leur route. Durant un des arrêts, la jeune femme explique que la dernière vidéo trouvée sur le net l’a totalement fait paniquer et qu’elle refusait de laisser Aaron abandonné de tous alors que son seul mal avait été de sauver des gens.

« Des enfants ! Y avait même des enfants ! »

Ses grands yeux écarquillés semblent condamner l’humanité tout entière. De cette douce fureur qu’ont encore les cœurs à peine sortis de l’adolescence.

Ils finissent par arriver vers un chemin plus abrupt. Avec précaution, ils installent leurs mousquetons et une corde de sécurité avant que Marc commence en premier l’ascension. La vidéo se coupe avant la montée de sa compagne de route.

L’écran s’éclaire à nouveau sous le chuchotement de cette dernière. 

« Nous sommes arrivés. Il y a effectivement un ermite qui médite ici. L’endroit est totalement hors du temps, regardez ! »

Le décor presque lunaire est écrasé par un ciel bleu sombre. Une silhouette en tailleur au milieu de ce désert de poussière et de roche forme une tache pâle et irréelle. 
Les deux voyageurs s’assoient respectueusement et continuent à filmer sans rien ajouter d’autre.

Après un long temps immobile, l’homme jusque là absorbé dans sa méditation se redresse avec souplesse et se dirige vers ses visiteurs. 

Au fur et à mesure qu’il se rapproche, on reconnait les traits d’un Aaron souriant malgré la barbe épaisse, la longue chevelure collée de sueurs et de poussière, et les vêtements amples et sales.

Il vient s’asseoir en tailleur près des jeunes gens et continue à afficher cette expression de sérénité presque perturbante.

La jeune femme se jette alors dans ses bras dans un sanglot de soulagement et de joie. Marc rapproche le téléphone très légèrement pour filmer leurs visages.

Une larme dévale avec délicatesse la peau burinée d’Aaron. Il lève la main pour indiquer de couper la vidéo. 

L’image se meurt dans l’instant. 

 
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